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Chevalier Feuletonniste
Hors ligne

Je vous soumets une petite réflexion complètement hors-sujet (mais je sais que vous êtes des gens cultivés, donc autant vous en parler... ;))

Le sujet : certains films véhiculent des idées, des "messages", cherchent à nous appendre quelque chose. Eh bien en vieillissant, je ne les comprends pas de la même façon. Je m'en étais rendu compte avec Vol au-dessus d'un nid de coucou : je l'ai vu avec l'école quand j'étais en seconde (donc à quinze ans), et je me sentais du côté de Mrs Ratched : il y a des règles, on doit les respecter sinon c'est le bazar, surtout avec cet emmerdeur de McMurphy. C'est seulement après avoir revu le film quelques années plus tard que j'ai compris que l'asile représentait un état totalitaire en miniature.

Et voilà que ça m'a refait le coup pour Douze hommes en colère, un film que j'ai pourtant vu pas mal de fois.

Attention : toute la suite de la réflexion s'appuie sur l'histoire racontée dans le film. Si vous ne l'avez pas vu et souhaitez le voir, quittez immédiatement la discussion. Bref : je vais "spoiler".

Ce qui m'a toujours plu dans ce film, c'est la façon dont une situation qui semble évidente (le type est coupable épicétou) finit, petit à petit, par se révéler complètement différente (sa culpatibilité est de plus en plus douteuse). C'est une leçon que je n'ai pas oubliée : les faits peuvent être trompeurs ; on peut être sûr à 100 % et pourtant se tromper. Bien sûr, l'intérêt du film, c'est aussi les dialogues, la leçon d'argumentation (le "message" du film est peut-être : il faut s'appuyer sur des arguments raisonnés et non pas ses préjugés ou ses émotions personnelles). Mais ce qui m'avait plu, c'est que je m'étais fait avoir. Je suis peut-être bon public, mais la première fois que j'ai vu ce film j'étais persuadé que le type était coupable, et à la fin j'avais de sérieux doutes.

J'ai revu le film cette semaine, et ça m'a refait le même effet. Du coup je l'ai revisionné et là j'ai compris : on s'est fait manipuler ! Car au revisionnage, j'ai eu de nouveau la certitude qu'il était coupable, mais cette fois les arguments du n°8 ne m'ont plus convaincu et m'ont paru être des boniments. Le n°8 parle bien (sans doute comme un avocat) mais si on prend du recul et qu'on repense à ses arguments après coup, ça ne tient plus.

Si ça vous intéresse, je vous explique mon raisonnement.

Tout d'abord en regardant le film, je me suis identifié au n°4. Comme lui j'ai besoin de faits objectifs. Ce qui l'a fait changer d'avis ne me convainc plus. Examinons les deux scénarios possibles :

- Scénario a priori : le type est coupable. Voici ce qui s'est passé : le jeune est battu par son père, il se rebiffe et le menace de mort. Ce n'est pas la première fois, mais cette fois c'est la goutte d'eau. Le jeune quitte l'appartement, déambule, rumine, et achète un couteau à cran d'arrêt d'un modèle rare. Il retourne chez lui peu avant minuit et assassine son père. Sans paniquer, il essuie le couteau puis s'enfuit. Son voisin du dessous le voit descendre les escaliers, la voisine d'en face l'a reconnu par sa fenêtre. Il revient trois heures plus tard, sans doute pour récupérer son couteau qu'il avait laissé par erreur (juste l'essuyer est insuffisant) mais, pas de bol, la police est déjà là et il est arrêté. Ce scénario est parfaitement logique et cohérent (on peut se demander pourquoi il n'a pas retiré le couteau la première fois, mais en même temps ce n'est pas un tueur professionnel). Bien sûr, la cohérence n'est pas une preuve.

- Scénario s'il n'est pas coupable. Voici ce qui s'est passé : le jeune est battu par son père, il se rebiffe et le menace de mort. Ce n'est pas la première fois, mais cette fois c'est la goutte d'eau. Le jeune quitte l'appartement, déambule, rumine, et achète un couteau à cran d'arrêt d'un modèle rare. Peut-être qu'il voulait assassiner son père, mais finalement il se calme et va au cinéma. Distrait, il ne se souvient plus du film. Les gens du cinéma aussi étaient distraits : ils ne l'ont pas vu. Pendant ce temps, un mystérieux inconnu, avec le même couteau que le jeune vient d'acheter (pourtant un modèle rare), assassine son père (dont on n'a jamais dit qu'il avait des ennemis). Le voisin du dessous est un petit vieux mythomane qui fait croire au tribunal qu'il a mis 15 secondes à ouvrir la porte au lieu de 40 secondes, ce qui change tout (ah bon ?), et la voisine d'en face n'a rien pu voir donc a produit elle aussi un faux témoignage (c'est quand même pas de bol). Le jeune rentre chez lui mais, au passage, perd le couteau à cause de sa poche trouée (c'est vraiment pas son jour), du coup on croit que c'est lui le coupable. Inutile de dire que ça ne tient pas vraiment debout : qui a tué son père ? ses poches sont-elles vraiment trouées ? pourquoi personne ne l'a vu au cinéma ? et toutes ces coïncidences !

Et là, le n°8 réussit à retourner l'opinion. Or ses arguments ne sont pas convaincants :
- Le couteau n'est pas si rare, nous dit-il en nous en montrant un autre. Sauf qu'il a mis deux heures avant de le trouver dans une boutique de prêteur sur gage. Dans ces boutiques, on ne veut pas des articles en plusieurs exemplaires, donc c'est 1 couteau par ci, 1 couteau par là. Il y a bien une coïncidence extraordinaire. OK, ce n'est pas une preuve, l'improbable est possible.
- Le jeune était plus petit que son père et ne peut pas l'avoir tué du'n coup de couteau de haut en bas (ou de bas en haut, je ne sais plus), comme l'a prouvé la reconstitution. Sauf qu'on a supposé le père debout. Or si on veut tuer quelqu'un, on le fait par surprise, donc pas quand il est debout en face de soi, mais plutôt quand il est assis en train de lire son journal, ou couché en train de faire sa sieste (rappel : il était minuit lors du crime). Que le jeune soit plus petit n'a donc pas d'influence.
- Le jeune ne se souvient pas du film alors qu'il vient juste de rentrer. Le n°8 prouve que c'est possible en interrogeant un autre juré qui, à son tour, ne se souvient pas du film. Sauf que - et ça change tout - c'était du film d'il y a trois jours, et en fait il s'en souvient très bien, sauf qu'il s'est trompé d'un mot dans le titre. Là on parle d'un type qui vient juste de rentrer du cinéma et est incapable d'en dire un mot (rien sur le titre, rien sur les acteurs).
- Le petit vieux a mis 40 secondes, et non 15, pour aller voir dans le couloir. Et alors ? Personne ne se chronomètre et on n'a pas tous une horloge dans la tête. On peut très bien croire qu'on a mis 15 secondes pour faire un truc qui nous en a pris 40. Oui mais le tueur s'est sauvé en courant, donc entre le cri et son passage devant l'appartement du petit vieux, il s'est écoulé moins de 40 secondes, non ? Vous oubliez qu'il a d'abord essuyé le couteau, d'où les 40 secondes. Le témoignage du petit vieux est donc tout à fait cohérent. Le n°9 dit que c'est un vieil homme médiocre qui a fait son intéressant en racontant n'importe quoi : je réfute cette hypothèse que je trouve mesquine. Le témoin a prêté serment, et on ne doit mettre en cause son témoignage qu'à partir d'éléments objectifs, pas à partir de procès d'intention. Oui, il s'est trompé en parlant de 15 secondes au lieu de 40, mais c'est un erreur tout à fait plausible et excusable, et qui n'a pas d'importance, donc qui n'est pas de nature à remettre en cause son témoignage.
- Le coup de grâce qui a retourné le n°4 (sur les trois pro-culpabilités purs et durs, le seul qui s'appuyait sur des éléments objectifs et non ses préjugés ou son émotion) : la voisine d'en face portait des lunettes et ne les avait pas lorsqu'elle a dit avoir tout vu. OK, mais il y a pas mal de gens qui ont des problèmes de vue de près, mais voient très bien de loin. Pourquoi cette dame serait-elle obligatoirement myope ? D'ailleurs elle ne portait pas ses lunettes lors de l'audience, ce qui est cohérent avec des lunettes pour voir de près. Évidemment, il aurait été préférable de l'interroger à ce sujet. Mais ce que je note, c'est qu'on a réfuté son témoignage au nom d'une supposition aléatoire (elle voit mal de loin). Or là encore elle a témoigné sous serment, il faut donc des raisons valables de douter de son témoignage. Et pourquoi aurait-elle raconté n'importe quoi. Le témoin précédent voulait faire son intéressante, et elle ? D'ailleurs le n°8 a utilisé comme argument le fait que n'importe quel témoin peut se tromper. Mais si on suit ce raisonnement on va acquitter tout le monde !
- On s'aperçoit que le n°10 était bouffi de préjugés et le n°3 avait les idées embrouillées par ses relations père-fils. Certes, mais ce n'est pas parce que ceux qui croyaient le type coupable le croyaient pour de mauvaises raisons que pour autant le type n'est pas coupable (ni même que ça induise un doute valable).

Après avoir revisionné le film, j'ai donc l'impression que la seule possibilité pour que le type soit innocent, c'est une avalanche de coïncidences qui, isolées, ne sont pas si extraordinaires, mais paraissent invraisemblables quand on les accumule : un mystérieux assassin qui tue le gars sans raison, avec le même couteau que son fils en colère venait d'acheter juste avant, dont le voisin du dessous est mythomane, et la voisine est myope mais, ce jour là, n'y pense plus et reconnaît le jeune (quand on est myope on ne reconnaît personne puisqu'on voit flou). Ce dernier, revenant du cinéma, souffre malheureusement d'amnésie partielle et comme par hasard perd son couteau. On demande un « doute valable », pas une probabilité de gagner au loto.

Bref, le n°8 a bien parlé et a retourné tout le monde. Le fait que deux "pro-culpabilité" étaient des sales types (je caricature) l'a d'ailleurs servi. Ce film est donc un film sur la manipulation, il nous montre comment nous pouvons être conduits, à notre insu, à croire n'importe quoi pourvu qu'un beau parleur (H. Fonda a du charisme) s'en mèle.

Ce qui est intéressant, c'est que je n'avais jamais réfléchi comme ça jusqu'à présent. Je me demande ce que je comprendrai du film quand je le regarderai de nouveau dans quelques années...

Chevalière Nebulis Causa
Hors ligne

J'ai aussi vu Douze Hommes en Colère plusieurs fois et si mes souvenirs sont bon, j'ai été plutôt convaincue par l'argumentation.

En effet ton raisonnement se tient.
Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que pour acquitter un prévenu au Etat-Unis, il ne faut pas prouver qu'il est innocent, mais qu'il y ait un doute raisonnable sur sa culpabilité.
Ce que démontre le juré n° 8 c'est que sur plusieurs éléments le doute est permis et que cette accumulation de doute dans les éléments de l'enquête suffit à créer ce doute raisonnable.
- Le fait que le couteau soit unique
- L'identification formelle par le voisin
- La femme supposée myope qui ne portait sans doute pas ses lunette lorsqu'elle a vu le jeune homme puisqu'elle était au lit ...

Je pense que ce qui te gênes peut-être aujourd'hui, c'est qu'au final même si le jury ne condamne pas le jeune homme, on a pas de coupable et qu'on reste également sur l'impression qu'ils ont peut-être fait libéré un coupable.
Mais le risque existe que le jeune homme soit coupable, même dans l'esprit du jury n°8 je pense, en revanche le fait qu'il puisse être innocent doit peser plus lourd dans la décision et c'est ce que démontre ce film. 

Juste pour l'histoire du film et le fait que personne ne se souvienne qu'il l'ai vu à la séance : N'oubli pas qu'il était très en colère et qu'il est allé machinalement au cinéma, a pris un billet pour le premier film venu s'est assis à ressassé sans vraiment regarder le film + la pression de l'arrestation + la garde à vue... 

En tout cas tu m'as donné envie de revoir ce film ^^

Pour ce qui est de comprendre les films différemment en fonction de l'âge, je ne peux qu'abonder dans ton sens.
Je me souviens que lorsque j'avais une dizaine d'années j'ai vu Autant en Emporte le Vent, et cette vision du Sud éternel, avec ces esclaves bien traités et fidèles à leurs maîtres m'avait semblé fantastique. En plus les méchants Nordistes brûle Atlanta, pillent les plantations des gentils esclavagistes du sud. La belle photo, les beaux costumes, la dramatisation de l'histoire tout dans ce film m'enchantait ... Bon je carricature mais c'est à )peu près ça.

Je l'ai revu à l'âge adulte avec un bagage intellectuel qui, même s'il reste modeste, s'est musclé et est devenu plus critique. Tout ce que j'y vois aujourd'hui c'est un film qui dédouane une partie des sudistes en donnant une vision romantique de cette Guerre et en minimisant les méfaits de l'esclavage et la manière dont il a enrichi les riches planteurs.

Alors certes le film est plus critique que ne l'est le livre, On peut penser que pour le réalisateur la Guerre n'est que la toile de fond de l'histoire de Scarlett, car le propos était de monter ce que pouvait faire pour survivre une femmes qui avait tout et qui perd tout.
Finalement aujourd'hui je ne trouve plus qu'une seule vertue à ce film : avoir été le premier à récompenser d'un Oscar  un acteur noir (une actrice en l'occurrence), ce qui montre peut-être que lorsqu'il est sorti en 1939 il n'était pas perçu comme aussi complaisant que cela.

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